Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

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Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par enerlibr le Dim 29 Oct - 11:17

Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que «vivre signifie être partisans».
Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité.  
Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti.
L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.

L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur,
c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants,
c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides,
mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants,
les décime, les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.
L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre.
Elle est la fatalité; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter; elle est ce qui bouleverse les programmes,
ce qui renverse les plans les mieux établis; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe.
Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître,
n’est pas tant dû à l’initiative de quelques uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup.

Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produise,
mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire,
laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher,
laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger,
laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser.
La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence,
de cet absentéisme.
Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective,
et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats,
des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore,
parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose; mais la toile tissée dans l’ombrearrive à son accomplissement:
et alors  il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage,
il semble que l’histoire ne soit rien d’autrequ’un énorme phénomène naturel, une éruption,
un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu,
celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent.

Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait
qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable.
Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande:
et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil,
serait-il arrivé ce qui est arrivé?
Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme,
de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal,
combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien.
La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent,
de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre.
Ils recommencent ainsi à s’absenter de toute responsabilité.
Non bien sûr qu’ils ne voient pas clairement les choses, et qu’ils ne soient pas quelquefois capables de présenter
de très belles solutions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requièrent une vaste préparation et du temps.
Mais pour être très belles, ces solutions demeurent tout aussi infécondes, et cette contribution à la vie collective
n’est animée d’aucune lueur morale; il est le produit d’une curiosité intellectuelle, non d’un sens aigu d’une responsabilité historique
qui veut l’activité de tous dans la vie, qui n’admet aucune forme d’agnosticisme et aucune forme d’indifférence.

Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent.
Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir  
que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait  et spécialement de ce qu’il n’a pas fait.
Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes.
Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences viriles de mon bord battre déjà l’activité de la cité future
que ma part est en train de construire.
Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’œuvre intelligente des citoyens.
Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice;
et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens
et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu
parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.
Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti.
Je hais les indifférents.

11 février 1917

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Re: Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par modeste le Dim 29 Oct - 15:01

Voilà un Monsieur, mon Enerlibr, que je ne connais pas, et dont je ne noterais jamais le nom sur mon carnet de bal.
La haine est, je ne t’apprends rien, le contraire de l’amour qui est lui la nature même du grand Etre en qui nous avons la vie.
Donc haïr qui que ce soit, et qu’elle qu’en soit la raison, c’est aller à l’encontre des lois du Père.
La haine est un poison pour l’âme qui ferme instantanément les portes dès qu’elle perçoit ce genre de vibration,
condamnant l’individu à rester cloisonné sur les trois plans de manifestations inferieurs…

Donc même si je suis globalement d’accord avec ce qu’il dit,
Je ne peux approuver sa démarche, et encore moins la suivre en le prenant pour exemple.

Pour te montrer la différence entre un verbe juste et un qui ne l’est pas,
tu peux comparer ce long discours avec ceci :
Apocalypse de Jean Chapitre 3 a écrit:
14 Écris à l'ange de l'Église de Laodicée : Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu :
15 Je connais tes oeuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant !
16 Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche.
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Re: Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par enerlibr le Dim 29 Oct - 23:44

Magnifique mon modeste, mais  juste un condensé de Gramsci , version poético-ésotérique
et ce n'est pas avec ça que tu feras un sort à la Buzin / business et l'empêcheras d'empoisonner les enfants avec ses vaccins.

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Re: Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par modeste le Lun 30 Oct - 8:27

Combattre le vice par le vice,
c'est en faire à coup sûr le grand vainqueur.
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Re: Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par Danil* le Mer 1 Nov - 0:49

modeste a écrit:Combattre le vice par le vice,
c'est en faire à coup sûr le grand vainqueur.

"en somme , quand un vice perd c'est qu'ayant trouvé un plus vicieux que lui , ça le rend meilleur!"

lol!

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Re: Je hais les indifférents - Antonio Gramsci

Message par modeste le Mer 1 Nov - 7:13

Coucou mon Danil*,
Effectivement, ça le rend meilleur, …. dans son domaine. Wink

J’adore ton humour et d’une manière plus générale, toutes tes interventions,
que je trouve par trop rares.
Même si je ne comprends pas toujours tout, la poésie qui en émane me ravi à chaque fois.

Bisous     flower
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